Après des années de silence et de doutes, la chambre anticorruption refait surface aux Comores. Disparition de véhicules administratifs, factures falsifiées, irrégularités dans les pensions… les premiers dossiers commencent à émerger. Mais derrière cette reprise d’activité, une question persiste dans l’opinion : cette relance marque-t-elle un véritable tournant, ou simplement un retour symbolique sans conséquences pour les puissants ?
Car la lutte contre la corruption aux Comores traîne un lourd passif. À l’arrivée au pouvoir d’Azali Assoumani en 2016, l’ancienne commission nationale de lutte contre la corruption a été supprimée, laissant pendant plusieurs années un vide institutionnel. Cette disparition a profondément marqué l’opinion publique, renforçant l’idée d’un affaiblissement volontaire des mécanismes de contrôle au moment même où les attentes en matière de transparence étaient fortes. Ce n’est qu’en 2024 qu’une nouvelle structure, la chambre anticorruption intégrée à la Cour suprême, a été mise en place. Une création tardive, dans un contexte où la crédibilité de l’État sur ces questions est déjà fragilisée.
Aujourd’hui, cette chambre commence à produire ses premiers résultats. Selon les informations publiées par Al-Watwan, plusieurs enquêtes ont été menées en un an et demi malgré des moyens limités. L’une d’elles concerne la direction des travaux publics à Ngazidja, où un audit a révélé des faits graves : disparition de véhicules administratifs, locations non comptabilisées, factures falsifiées. Le dossier a été transmis au parquet de Moroni.
Dans le même temps, une autre enquête vise la caisse des retraites. Des irrégularités importantes ont été relevées dans le paiement des pensions entre 2023 et 2025, avec des soupçons de détournement de fonds, de faux et usage de faux. L’affaire fait écho à un scandale révélé plus tôt dans l’année, impliquant un agent accusé d’avoir fabriqué de fausses fiches de pension pour détourner de l’argent.Ces dossiers montrent que la chambre anticorruption est désormais active. Mais ils posent aussi une question essentielle : pourquoi ces affaires concernent-elles principalement des niveaux intermédiaires de l’administration ?
Car dans le même temps, de nombreuses affaires ayant impliqué des personnalités proches du pouvoir ont marqué ces dernières années sans aboutir à des condamnations visibles. Des scandales relayés par la presse, des accusations judiciaires ou des controverses publiques ont visé plusieurs responsables, sans que cela ne se traduise par des sanctions à la hauteur des soupçons.
Des dossiers comme celui de l’ONICOR, lié à la gestion du riz, ou encore l’affaire dite du “lingot d’or”, ont fortement choqué l’opinion. Ils ont mis en lumière des soupçons de mauvaise gestion, de détournement ou de trafic impliquant des acteurs proches de l’appareil d’État. Pourtant, ces affaires ont souvent connu des suites floues, sans véritable clarification judiciaire publique.Cette situation alimente un sentiment largement partagé : celui d’une justice à deux vitesses. D’un côté, des affaires qui avancent rapidement lorsqu’elles concernent des profils isolés ou moins protégés. De l’autre, des dossiers sensibles impliquant des figures proches du pouvoir qui semblent s’enliser, disparaître ou ne jamais aboutir.
Dans ce contexte, la relance de la chambre anticorruption apparaît comme un test majeur. Sa crédibilité dépendra moins du nombre de dossiers ouverts que de leur nature. Ira-t-elle au-delà des irrégularités administratives pour s’attaquer aux réseaux d’influence ? Osera-t-elle remonter les chaînes de responsabilité jusqu’aux plus hauts niveaux ?
Car au fond, la question n’est plus seulement de savoir si la corruption existe aux Comores. Elle est largement reconnue. La véritable interrogation est ailleurs : la lutte contre la corruption est-elle aujourd’hui un outil de justice… ou un instrument sélectif ?
La réponse dépendra des prochains mois. Et surtout, des noms qui apparaîtront ou non dans les dossiers à venir.
ANTUF Chaharane


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