« Au final, comme dans la plupart des pays du monde, c’est au législateur, représentant de la Nation, voire au pouvoir constituant, de décider de la version officielle de l’hymne national afin de mettre fin aux doutes. On pourra toujours débattre entre citoyens sur les bonnes paroles comme on débat encore de nos jours sur le meilleur des drapeaux mais au moins serions-nous fixés ».
Il est des moments protocolaires ancrés dans les habitudes qu’ils en deviennent banals. Longtemps, a-t-on pensé, qu’entonner l’hymne national était de ceux-là. Seulement, depuis quelques années maintenant, lorsqu’il est chanté lors de la fête de l’Indépendance, les différentes prestationsviennent souvent à susciter quelques soubresauts plus ou moins marquants qui ne manquent pas de faire grincer des dents. L’interprétation de ce mercredi 6 juillet 2022 par Fahid le Bledart n’a pas dérogé à la règle : l’emploi d’un mot nouveau à la place de celui traditionnellement et majoritairement employé jusque-là a provoqué une longue polémique dont seuls les Comoriens semblent avoir le secret.
Deux camps se regardent en chiens de faïence. Le premier considère que l’hymne a été honteusement dégradé alors quel’autre soutient qu’il s’agît en réalité de la version originale.Au-delà de ce dialogue de sourds, ce malentendu autour de la « bonne » version de l’hymne national aura permis de révéler un mal plus profond, un mal structurel frappant l’intégrité des symboles de l’État dans leur ensemble. Cette problématique, essentiellement juridique, ne date évidemment pasd’aujourd’hui. Elle infuse dans toute notre histoire constitutionnelle au point qu’en 47 ans, les symboles de l’État, au même titre que l’État lui-même, apparaissent viciés par une inconstance permanente et une précarisation inquiétante.
Depuis 1975, nous avons pris l’habitude de répertorier dans la constitution les symboles de l’État. Ces derniers sont essentiellement, mais pas seulement, composés du drapeau, de l’hymne national et des différents sceaux de la Nation. Une rapide lecture des différents textes constitutionnels suffit à démontrer leur inconstance. Le drapeau est sans conteste celui qui remporte la palme. A chaque constitution son drapeau, serait-on tenté d’écrire. Et pour cause : l’emblème national a été modifié à trois reprises donnant un drapeau éphémère dansla constitution de 1977 que celle de 1978 s’est empressée de changer. La constitution de 1996 introduira à son tour un nouveau drapeau quelque peu remanié que celle de 2001 viendra totalement remplacer. Quant à l’hymne national, l’inconstance, avant de se révéler dans les paroles, s’est d’abord manifestée dans son intitulé. En effet, l’hymne national aura connu pas moins de quatre titres différents. Le premier changement d’appellation en 1978 est moins symptomatique puisqu’en réalité, il était le résultat d’un changement pur et simple du contenu de l’hymne lui-même. Les trois autres modifications sont plus surprenantes car elles ont servi, a priori, à nommer le même chant. D’abord appelé « Ouzima wa Massiwa » par la constitution de 1978, l’hymne est légèrement renommé en 1992 devenant, peut-être une correction orthographique, « Udzima wa Masiwa ». À l’occasion de l’adoption de la constitution de 2001, un troisième changement, plus notable, choisit désormais commetitre de l’hymne national « Umodja wa Masiwa ». On pourrait décliner cette inconsistance sur les autres symboles, qu’il s’agisse de la devise ou des langues. Il faudrait se garder de penser que ces différents éléments, comme semblent d’ailleurs indiquer leurs noms, sont simplement symboliques. Ils revêtent une importance non négligeable pour au moins deux raisons. D’abord, parce que les symboles permettent d’identifier l’État. Ils permettent de donner corps à la République en la matérialisant ce qui contribue à concrétiser notre relation avec elle. Ensuite, l’importance des symboles résulte simplement du fait qu’ils sont mentionnés dans la constitution. Plus que des symboles, ils sont tout simplement des prescriptions normatives obligatoires. Pardonnez la redondance !
Aujourd’hui, on apprend, après des recherches effectuées par un certain nombre de spécialistes, que même les paroles ne sont pas fixées. En réalité, le problème est moins compliqué à résoudre qu’il n’y paraît, car il est tout simplement juridique. L’hymne national, lorsqu’il est considéré comme symbole de l’État, n’est pas ici un bien culturel et historique mais une disposition constitutionnelle. Il ne revient pas véritablement aux linguistes ou aux historiens de s’accorder sur des parolespour les canoniser. Ils peuvent évidemment le faire mais simplement en guise d’orientation scientifique. Au final, comme dans la plupart des pays du monde, c’est au législateur, représentant de la Nation, voire au pouvoir constituant, de décider d’une version officielle afin de mettre fin aux doutes. On pourra toujours débattre entre citoyens sur les bonnes paroles comme on débat encore de nos jours sur le meilleur des drapeaux mais au moins serions-nous fixés. En France, par exemple, les paroles de « la Marseillaise » ont d’abord été fixées par une décision de la Convention nationale, en tant que pouvoir législatif, en 1795. Jusque- là, elle avait connu différentes versions. Au Canada, c’est une loi sur l’hymne national consolidée en 1985 qui a fixé le titre, « O Canada » et les paroles en détail et en annexe. C’est une initiative qui aurait pu être entamée depuis fort longtemps aux Comores, mais malheureusement, nous avons connu dans notre pays, une flopée de ministres de la Justice, qui ont occulté le fait qu’ils étaient également Garde des Sceaux. Un peu de volonté accompagnée d’une concertation élargiesuffirait pourtant à sécuriser juridiquement nos symboles et nos sceaux et s’occuper de problèmes plus handicapants pour les Comoriens. À défaut, on peut se donner rendez-vous le 6 juillet 2023 pour réactualiser la polémique. Voici au moins une chose où l’on excelle : alors ulimi ou dini ? On en oublierait presque depuis ce 6 juillet la précarité sociale et l’insécurité.
Mohamed Rafsandjani, docteur en droit public.


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