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La Révolte lycéenne de Mars 68 aux Comores

La Révolte lycéenne de Mars 68 aux Comores, objet d’histoire
Introduction
Par le Dr Mbae Toyb
Les Amis de HaYba connaissent le Dr Mbaé Toyb. Il a déjà publié dans HaYba, en avril 2020, un témoignage sur, la lutte contre l’épidémie de choléra alors qu’ il était Directeur général de la santé et un autre article sur les rites funéraires pendant cette même épidémie.
Il prépare une exposition sur la révolte lycéenne de 68 et ses effets sur l’éveil à l’indépendance. Il nous donne ici la primeur.

Doctorat d’Etat en Médecine-Université de Bordeaux II (France). 1988

  • Coordonnateur du Programme National de Lutte contre les MST/ SIDA. Mai 1990-juin 1997
  • Ancien Directeur Général de la Santé
    Membre titulaire du Conseil Exécutif de l’OMS – Genève. 1998-2001
    Membre du Comité de l’Administration et du Budget de l’OMS – Genève. 1998- 2001
    Membre du Groupe d’Experts aux discussions Techniques de l’OMS sur la « Santé pour tous, perspectives 2010 »
    Président du Comité de Développement Villageois de Mbéni. 1990-1997.
    Le Dr Toyb est l’auteur ou co-auteur de nombreux article scientifiques dans des publications spécialisées internationales.
    Ses amis le connaissent comme un passionné d’ornithologie et un militant très engagé dans la cause environnementale et pour la préservation de la biodiversité.

« Il y a plus de cinquante ans a eu lieu un événement aujourd’hui oublié : la Révolte Lycéenne de Mars 68. Dans le cadre du cinquantenaire le Pr Aboubacar Said Salim auteur de « Et la graine… », avait organisé une commémoration de cette révolte en juin 2018. Sur ses pas nous proposons aujourd’hui à l’ensemble des acteurs et témoins d’organiser une exposition photographique pour célébrer cet événement qui a été un catalyseur important dans le processus de cheminement vers l’indépendance nationale.
La tâche ne sera pas facile de combler ce vide laissé par les professionnels de l’Histoire et par l’Université des Comores. Ce sera d’autant plus difficile qu’aujourd’hui à Moroni il n’y a pas d’archives conservées ni à la Police Nationale, ni au Ministère de l’Intérieur. L’excuse qui revient toujours étant toujours la même : « les archives ont été détruites pendant la période du Président Ali Soilih ». Nous sommes donc réduits à faire appel aux souvenirs, en l’absence d’un Centre National des Archives. La jeune génération devra donc attendre l’ouverture des archives françaises pour en savoir plus sur cette révolte.
La mèche ou nde she itsonga baya :
Samedi 27 janvier 1968 : un avion Héron de la compagnie Air Comores s’écrase sur la piste d’atterrissage lors des manœuvres d’approche. André Sabbas rédacteur en chef en rapportant les fait lors du journal parlé de l’ORTF accuse les comoriens présents sur les lieux du crash d’avoir commis des actes de pillage pendant que les autres – les français – eux faisaient du sauvetage.
Sur le moment ce fut d’abord l’incompréhension, la stupéfaction, puis la colère qui saisi les lycéens mais aussi l’ensemble de la population. Car en réalité les lycéens avaient rapidement quitté les cours pour se rendre sur les lieux et ont commencé à dégager les corps coincés par les sièges avec les autres sauveteurs bien avant l’arrivée des gendarmes français. Certains lycéens ont plongé sans hésiter dans la mer qui était démontée pour rechercher les corps.
LES DATES IMPORTANTES
Samedi 27 Janvier 1968. Crash du Héron d’Air Comores au retour de Dar Es Salam lors des manœuvres d’atterrissage sur la piste de Moroni-Itsambouni. André Sabbas journaliste à l’ORTF (Office de Radiodiffusion Télévision Française) en rapportant les faits, accuse à la radio, les comoriens présents sur les lieux d’actes de pillage.
Lundi 29 janvier 1968 : Manifestation d’indignation des lycéens. Les manifestants arrivent au Haut-commissariat de la République, siège du pouvoir colonial et de l’ORTF et assiège le bâtiment pendant environ 30 minutes avant d’être dégagés par les forces de l’ordre.
Samedi 2 Mars 1968 : Réunion à Moroni des grévistes dans la salle Grimaldi face au Petit Marché. Face aux pressions familiales les grévistes décident de « prendre le maquis ». Kuhani un village du littoral Est dans le Washili devient le lieu de rassemblement.
Vendredi 8 Mars 1968 : Les grévistes se rendent à Mbéni où ils seront sous la protection de la population pendant environ une semaine.
Mercredi 13 Mars 1968 : Départ de Mbéni vers Moroni. C’est la Grande Marche du Retour dans la savane arbustive du Bandani Mnungu. Traversée du Plateau de Dibwani et de la forêt et débouché dans la clairière de Habohowo.
Jeudi 14 Mars 68 : reprise des cours le matin pour tous les lycéens. A 10h la cloche sonne. C’est le signal de l’attaque. Bataille entre lycéens dans les classes, les couloirs, dans la cour, devant le réfectoire, derrière les cuisines et la mosquée.
Vendredi 22 Mars 68. Grande manifestation populaire du Vendredi après la prière contre les mauvais traitements subis par les grévistes en rétention au lycée.
Samedi 23 Mars 1968 : Libération de la presque totalité des lycéens. Seront gardés à la prison centrale 15 élèves considérés comme meneurs. Ils seront libérés après un procès colonial au cours duquel ils seront accusés de : atteinte à la sûreté de l’Etat, rébellion, contacts avec le Mouvement de Libération Nationale des Comores (MOLINACO) organisation interdite, tentatives de soulèvement de la population contre la France.

La suite des événements allaient se dérouler en trois parties :
Etape I : Du 29 janvier au 21 Mars 68, c’est la phase purement lycéenne de la contestation qui commence par une manifestation de protestation contre les propos humiliants proférés à la radio après le crash. Ni le journaliste, ni Antoine Colombani le Haut Commissaire de la République, n’ont jugé utile de présenter des excuses aux autochtones qui se sentaient blessés. Au contraire, l’administration coloniale brandit l’arme de la répression et renvoie une dizaine d’élèves du lycée. Par solidarité les lycéens déclenchent une grève des cours. Le mouvement se raidit et se transforme en révolte. Les lycéens prennent le maquis en fuyant dans la forêt. Apres avoir traversé la forêt de Bahani, ils s’enfoncent dans la forêt de Hantsongoma. De là ils gagnent Bweni près de Irohé dans le Washili et bifurquent vers Kuhani un tout petit village littoral du Washili. Désormais ce village va devenir la capitale de la grève. Et tous les lycéens vont quitter leurs villages et leurs familles et converger vers cette localité. Puis ils quittent Kuhani pour Itsinkudi et de là ils rentrent dans le Hamahamet. Ils resteront à Mbéni sous la protection de la population pendant environ une semaine avant de reprendre la Grande Marche du Retour au lycée.
Le jeudi 14 Mars 68, après la reprise des cours, des affrontements ont lieu entre grévistes et non grévistes dans les classes, la cour, au réfectoire, sur le plateau de sport, et derrière les cuisines. La fin de la bataille et de la révolte lycéenne se terminent en fin de matinée par la capture, l’interpellation, et la détention de la totalité des lycéens grévistes dans les salles de classe du lycée et l’emprisonnement d’une quinzaine d’entre eux à la prison centrale de Moroni.
Etape II : Puis à partir du 22 Mars 68 c’est l’entrée en scène de la population. Une grande manifestation est organisée par le grand Cadi Said Mohamed Abdouroihmane pour protester contre les sévices que subissent les grévistes détenus dans les salles de classe du lycée transformé en camp de rétention par la Légion étrangère, la gendarmerie, et un régiment de parachutistes venus en renfort de la Réunion.
Etape III : A partir de début avril la crise devient politique. On note une démission en série de 7 ministres du gouvernement de Said Mohamed Cheik. Dans les mois qui suivent, on observe la naissance de partis politiques autorisés. D’abord est créé le Parti Socialiste des Comores (PASOCO) au mois d’août 68 qui va diffuser au grand jour le mot d’ordre « d’indépendance immédiate ». Le mois suivant se tiendra le Congrès de fondation du parti Rassemblement Démocratique du Peuple Comorien (RPDC) en septembre 68. Et en décembre le parti Union pour la Démocratie aux Comores (UDC) est créé à son tour.
Naissance d’une conscience nationale chez les lycéens
La révolte lycéenne de 1968 a été un creuset où des échanges importants entre jeunes de toutes les îles ont eu lieu. Le brassage brutal en quelques mois de ces jeunes dans les forêts et les villages perdus de Grande Comore, ont conduit à une prise de conscience commune sur le nécessaire combat à mener contre le colonialisme et le devoir de s’impliquer dans la lutte pour la libération nationale.
Le contact brutal, imprévu, inattendu et nouveau avec les outils de domination coloniale comme les militaires, les gendarmes, la police, les interrogatoires de nuit, les bastonnades, les humiliations, les emprisonnements, ont fini par éveiller leur conscience de colonisé, endormie depuis plus d’un siècle.
En plus les étudiants en France qui rentraient en vacances au pays par la suite ont nourri le débat post soixante huitard en fournissant aux lycéens une littérature qui leur permettait de découvrir des auteurs comme Jomo Kenyatta, Frantz Fanon, Fidel Castro, Mao Tse Toung, Che Guevara, Malcom X, Aimé Césaire, mais aussi les héros des guerres de libération en Afrique ou en Asie du Sud Est comme Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap, Amilcar Cabral, Agosthino Neto, Eduardo Mondlane. Les grands chefs des indépendances africaines seront lus aussi durant cette période : Kwame Nkrumah, Ahmed Sekou Touré, Patrice Lumumba.
Conclusion
La révolte lycéenne a ouvert les yeux à bon nombre de jeunes élèves sur leur propre devenir dans une société coloniale. Elle a ouvert des perspectives d’une lutte qui a conduit à une vie libre de toute domination étrangère dans le pays. La décolonisation des Comores leur était apparue comme une nécessité à l’ordre du jour. Après la révolte lycéenne de Mars 68 le développement des idées s’est accéléré, le système colonial a été ébranlé dans ses fondements, la population aspirait à plus de liberté jusqu’à l’indépendance nationale en Juillet 75.

Dr Mbaé Toyb

Photos : collection Dr Ahmed Ouledi 2 et 3
1 – Dr Mbae Toyb – Mkafreti wa 68 et 2021
2 – Lycéens grévistes dans la forêt

HaYba FM la Radio Moronienne du Monde

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