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Interview : Le secret derrière la coopération monétaire franco-comorienne : Une entrave au développement des Comores ?

Chez Comores Infos, nous avons décidé de réaliser une interview avec notre invité, Mohamed Abdoul Bastoi, expert en microfinance, pour éclairer nos lecteurs sur les relations monétaires entre la France et les Comores. En effet, le contexte actuel de crise entre les deux pays, lié à l’opération Wuambushu, soulève des interrogations au sein de la société civile quant à la pertinence de cette coopération. L’un des aspects les plus critiques de cette coopération est la dimension financière et monétaire.

 

Comores Infos : Avant de commencer l’interview et d’aborder les questions liées à cette coopération monétaire, nous aimerions en savoir un peu plus sur vous et votre parcours. Pouvez-vous nous parler de votre formation et de votre expérience dans le secteur financier aux Comores ?

 

Mohamed Abdoul Bastoi : Je suis originaire d’Itsandra-Moroni et j’ai eu la chance d’obtenir un diplôme en économie gestion à l’Université des Comores. Par la suite, j’ai acquis une expertise en microfinance à la Frankfurt School. J’ai intégré la Meck-Moroni, où j’ai passé 10 ans à divers postes, dont celui de chargé de communication. J’ai également participé activement à la révision des textes statutaires imposée par la réforme du système bancaire aux Comores.

Comores Infos : Quelles sont vos activités actuelles et comment contribuez-vous au développement économique des Comores ?

Mohamed Abdoul Bastoi : Aujourd’hui, je mets mon expertise au service des producteurs agricoles en exerçant, en tant que consultant, des activités de levée de fonds pour une société coopérative. Cette coopérative est spécialisée dans l’accompagnement des producteurs agricoles, un secteur essentiel pour le développement économique des Comores. Par ailleurs, je suis passionné par le droit OHADA et le droit bancaire, ce qui me permet d’apporter une perspective éclairée sur les questions économiques et financières qui concernent notre pays.

Comores infos: Quels sont les termes de l’accord de coopération monétaire signé entre la France et les Comores en 1979 ?

Mohamed Abdoul Bastoi: La France et les Comores ont signé un accord de coopération monétaire, suite à l’indépendance de ces dernières, le 23 novembre 1979.Dans le cadre de cette coopération, il est établi à l’article 9 que les Comores s’engagent à harmoniser sa législation monétaire, bancaire et de change avec celle de la France. Ainsi, les statuts de la Banque Centrale des Comores (BCC) institue un Conseil d’administration composé de huit membres maximum désignés à égale moitié par les gouvernements de deux pays.

La mission fondamentale de la BCC est d’assurer la stabilité de la monnaie par la definition et la mise en oeuvre de la politique monétaire. Cette politique prime sur celle de la distribution du crédit ou le financement de l’économie locale. Elle vise en effet à garantir la convertibilité du franc comorien avec le franc français (ou l’Euro) et la stabilité des prix.

Comores infos: Comment fonctionne le « compte d’opérations » prévu à l’article 6 de l’accord de coopération monétaire et quels en sont les bénéficiaires ?

Mohamed Abdoul Bastoi: Pour la garantie de convertibilité (régime de parité fixe). La BCC a l’obligation de déposer ses réserves en devise au Trésor français sur un « compte d’opérations » prévu à l’article 6 de l’accord de coopération monétaire, contre garantie de convertibilité illimitée à taux fixe, entre le franc comorien et l’Euro. En 2021, les avoirs du compte d’opérations s’élèvent à 141,4 milliards KMF, soit 72% du total des actifs de la BCC.

Ce fonds de réserve est géré par le Trésor français. Il consiste à faciliter les transferts des capitaux des multinationaux français ou étrangers qui peuvent s’approvisionner en matières premiers (produits de rente : vanille, ylang-ylang, girofle, etc.) à faible prix, s’emparer des marchés comoriens et rapatrier leurs profits vers leurs pays d’origine, sans risque de dévaluation ou de dépréciation. Ce fonds appartenant à l’État comorien peut également être utilisé pour endetter les Comores, avec des intérêts à rembourser, sous l’appellation de l’Aide Publique au Développent (APD).

Comores infos: Quels sont les effets de la politique monétaire sur l’économie locale et le financement des projets de développement ?

Mohamed Abdoul Bastoi: Pour la stabilité des prix (maîtrise de l’inflation)Dans le cadre de sa mission, la Banque peut accorder des concours aux banques (escompte ou prise en pension) et à l’État (prêt ou découvert) en vue de financer des projets de développement.

Toutefois, les exigences en termes de stabilité des prix et de maîtrise de l’inflation, imposées par la politique monétaire, présentent un effet d’éviction qui se traduit par la quasi-inexistence du crédit par la BCC pour le financement de l’économie locale. Une situation qui favorise les investisseurs étrangers au détriment des investisseurs comoriens.

Comores infos: Comment se répartissent les résultats financiers de la BCC entre les avoirs en devise et les activités aux Comores ?

Mohamed Abdoul Bastoi: Le dernier rapport de la BCC a présenté les résultats, en chiffre d’affaires, des opérations de l’année 2021 : à l’extérieur, avec les avoirs en devise (3,3 milliards KMF sur les placements des réserves) aux Comores, avec la clientèle (498 millions KMF sur les transfert de fonds, vente de devise, etc).

Le fait que la BCC réalise des résultats plus importants à l’étranger qu’aux Comores s’explique par la grande partie des avoirs extérieurs déposés au Trésor français. Ces réserves de la BCC sont placées sur le marché financier en France, au lieu d’être investies localement pour financer des activités réelles et permettre la croissance du pays.

Comores infos: Quelle est votre opinion sur l’impact du financement des projets de développement sur l’inflation ?

Mohamed Abdoul Bastoi: Il est à noter que le financement des projets qui créent des valeurs et des emplois n’ont pas d’impact inflationniste. Par conséquent, le risque d’inflation ne peut pas être un argument valable pour justifier le rationnement du crédit dans un pays où les infrastructures de base y manquent et le crédit devient un besoin vital.

Comores infos: Comment caractériseriez-vous les accords monétaires entre les Comores et la France et quelles en sont les conséquences ?

Mohamed Abdoul Bastoi: Les accords monétaires reliant les Comores et la France sont un mécanisme qui s’inscrit dans une logique néocolonialiste. Ils visent simplement à piller les ressources de notre pays par une série des mesures qui : privent le pays de ses instruments de souveraineté économique (monnaie et budget), provoquent le recours à l’endettement et à la privatisation des entreprises et services publiques, soumettent le pays à la loi de la mondialisation qui expose nos petites économies face à la concurrence avec les multinationales, permettent l’exploitation gratuite des ressources locales et la libre migration des richesses du pays sans la libre migration du comorien.

Comores infos: Quelle solution proposez-vous pour sortir de cette situation et favoriser le développement des Comores ?

Mohamed Abdoul Bastoi: La reconquête de notre souveraineté monétaire est indispensable pour sortir de la pauvreté. Les Comores doivent rompre sa coopération monétaire avec la France et envisager une politique néo-protectionnisme qui promet un développement industriel soutenu par un mode de financement endogène.

Mohamed Abdoul Bastoi, nous vous remercions pour vos réponses éclairantes et votre expertise sur les relations monétaires entre la France et les Comores. Cette interview nous a permis de mieux comprendre les enjeux et les défis liés à cette coopération, ainsi que les perspectives d’avenir pour le développement économique des Comores. Nous espérons que cet échange aura été aussi instructif pour nos lecteurs et qu’il contribuera à nourrir le débat sur la pertinence de la coopération monétaire entre les deux pays.

 

ANTUF chaharane 

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