Le conflit ne se déroule plus seulement entre le régime et l’opposition. Cette fois, la contestation viendrait de l’intérieur même du pouvoir.
Lors d’une intervention sur FCBK FM, l’ancien ministre et ancien secrétaire général adjoint du gouvernement, Mahamoud Salim Hafi, a lancé une révélation susceptible de bouleverser l’équilibre politique comorien. Selon lui, 14 ministres sur les 15 que compte le gouvernement auraient cosigné une lettre adressée au président Azali Assoumani pour dénoncer les blocages qu’ils attribueraient à son fils, Nour El Fath Azali, secrétaire général du gouvernement et coordinateur de l’action gouvernementale.
Le contenu exact de cette lettre n’a toutefois pas été rendu public. Aucun document portant les signatures des ministres n’a, pour l’instant, été présenté dans l’espace public. Il s’agit donc d’une révélation faite par Salim Hafi, dont l’authenticité complète reste à confirmer par les ministres concernés, la présidence ou la publication de la lettre.
Mais si cette information est exacte, elle signifie une chose particulièrement grave : ce n’est plus un ministre isolé qui se plaint, mais presque tout le gouvernement qui accuserait celui qui le coordonne de l’empêcher d’agir.
Des ministres qui reconnaissent leur échec, mais désignent un responsable
D’après le récit de Salim Hafi, les ministres reconnaîtraient une part de responsabilité dans les difficultés du pays. Mais ils estimeraient que le principal obstacle se situe au sommet de la coordination gouvernementale.
Nour El Fath Azali serait ainsi accusé de mettre un frein aux initiatives ministérielles, tout en laissant les ministres supporter publiquement les reproches du chef de l’État lorsque les résultats ne suivent pas. Salim Hafi considère qu’une telle lettre aurait normalement dû provoquer soit le départ du secrétaire général du gouvernement, soit la chute de l’ensemble du gouvernement.
La question devient alors explosive : comment un gouvernement peut-il encore fonctionner lorsque 14 ministres sur 15 auraient perdu confiance dans celui qui coordonne leur action ?
Nour El Fath : secrétaire général sur le papier, Premier ministre dans la pratique ?
Depuis sa nomination en juillet 2024, Nour El Fath Azali n’occupe pas un poste purement administratif.
Un décret signé le 6 août 2024 a réorganisé le secrétariat général du gouvernement et renforcé considérablement ses pouvoirs. Le secrétaire général est chargé de coordonner l’action gouvernementale, de suivre l’application des décisions et d’évaluer le travail des ministères. Les actes préparés par les ministres et les gouverneurs passent également par cette structure avant leur publication.
Le gouvernement avait défendu cette réforme en expliquant qu’elle ne faisait que formaliser le rôle normal du secrétaire général. Ses opposants avaient, au contraire, estimé que Nour El Fath devenait un véritable Premier ministre de fait, alors que la Constitution comorienne fait du président de la République le chef de l’État et du gouvernement.
L’accusation rapportée par Salim Hafi donne donc une autre dimension à cette ancienne polémique. Les pouvoirs accordés à Nour El Fath ne seraient plus seulement critiqués par l’opposition : ils seraient désormais contestés par ceux qui doivent travailler quotidiennement sous sa coordination.
Salim Hafi, ancien défenseur du fils Azali devenu accusateur
La sortie de Salim Hafi est d’autant plus spectaculaire qu’il ne vient pas historiquement de l’opposition.
Ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, puis ministre de l’Éducation, il a été nommé secrétaire général adjoint du gouvernement en juillet 2024. À cette fonction, il travaillait directement sous l’autorité de Nour El Fath Azali, avant d’être remplacé en juillet 2025.
En janvier 2025, Salim Hafi était même monté au front pour défendre le pouvoir après la polémique sur la succession présidentielle. Il avait affirmé qu’Azali Assoumani n’avait jamais annoncé qu’il transmettrait le pouvoir à son propre fils et avait rappelé que la présidence devait revenir à une personnalité anjouanaise en 2029.
Un an et demi plus tard, le même homme accuse publiquement le fils du président d’être à l’origine des blocages dénoncés par presque tout le gouvernement.
Pourquoi ce retournement ?
Est-ce la conséquence de son éviction du secrétariat général adjoint ? Est-ce le résultat de conflits internes qu’il aurait observés lorsqu’il travaillait au cœur de l’appareil gouvernemental ? Ou cherche-t-il à se repositionner avant les prochaines batailles au sein de la Convention pour le renouveau des Comores ?
La révélation intervient dans un contexte où Salim Hafi réclame également l’organisation du congrès de la CRC et un bilan politique, moral et financier de la direction du parti. Il dénonce ceux qu’il présente comme des opportunistes qui changeraient de camp dès que « le bateau tangue ».
Cette bataille pourrait donc dépasser la simple question du fonctionnement des ministères.
Le terme « Renouveau » est aujourd’hui utilisé par Nour El Fath Azali pour présenter la nouvelle dynamique gouvernementale. En avril 2026, il affirmait que l’action gouvernementale avait progressé et que cette dynamique devait transformer durablement le pays avant 2030.
Or la révélation de Salim Hafi raconte exactement l’histoire inverse : derrière les discours sur la transformation et l’efficacité, presque tous les ministres se considéreraient empêchés d’agir.
Pourquoi écrire au père pour dénoncer le fils ?
C’est probablement la question la plus sensible.Les ministres auraient choisi de s’adresser directement au président Azali Assoumani pour se plaindre de Nour El Fath. Mais le chef de l’État est précisément celui qui a nommé son fils, renforcé ses pouvoirs et maintenu sa position après le remaniement d’avril 2025, dans un gouvernement composé de quinze ministres.
Les signataires espéraient-ils réellement que le président désavoue son propre fils ?
Ou voulaient-ils seulement se protéger, en laissant une trace écrite pour pouvoir dire demain : « Nous avions prévenu le président que nous étions bloqués » ?
Cette lettre pourrait ainsi être moins une rébellion ouverte qu’une assurance politique. Les ministres reconnaîtraient leurs difficultés tout en refusant d’être seuls tenus responsables d’un éventuel échec du gouvernement.
Le régime peut-il étouffer cette affaire ?
Pour le moment, aucun ministre n’a publiquement confirmé être signataire. Nour El Fath Azali et la présidence n’ont pas apporté de réponse publique détaillée aux accusations rapportées par Salim Hafi.
Mais le silence pourrait devenir difficile à maintenir.
Si la présidence dément, elle devra expliquer pourquoi un ancien membre du secrétariat général du gouvernement avance une accusation aussi précise. Si certains ministres confirment, l’autorité de Nour El Fath pourrait être sérieusement fragilisée. Et si tous les ministres gardent le silence, le doute continuera de circuler au sein de la population et de la majorité présidentielle.
L’affaire dépasse donc une simple querelle de personnes. Elle pose une question fondamentale : qui dirige réellement le gouvernement comorien, et les ministres disposent-ils encore du pouvoir nécessaire pour appliquer leurs politiques ?
La majorité présidentielle avait réussi jusqu’ici à présenter une image d’unité autour d’Azali Assoumani et de son fils. La sortie de Salim Hafi vient fissurer cette façade.
Reste maintenant à savoir si cette fissure sera rapidement refermée… ou si elle deviendra la brèche par laquelle commencera l’effondrement du gouvernement actuel.
ANTUF Chaharane


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