Construire sa maison aux Comores a longtemps été une évidence. Une étape naturelle dans une vie. On achetait un terrain, on faisait venir quelques camions de sable, de gravier, on montait les murs petit à petit. Cela prenait du temps, mais c’était possible.
Aujourd’hui, ce même projet est devenu, pour beaucoup, un parcours épuisant. Les familles avancent lentement, interrompent les chantiers, attendent des mois, parfois des années, avant de reprendre. La raison est simple : le coût des matériaux de base, notamment le sable, le gravier et les granulats, a fortement augmenté.
Ce phénomène ne date pas d’hier. Depuis les années 1990, le secteur s’est structuré autour de quelques acteurs capables d’exploiter des carrières et de produire des matériaux concassés. À l’époque déjà, la production existait mais restait limitée, concentrée et peu encadrée. Avec le temps, la demande a explosé, portée par la croissance démographique et l’urbanisation. Mais l’offre, elle, n’a pas suivi au même rythme.
Résultat, les prix ont progressivement grimpé.
Au début des années 2000, les matériaux restaient encore relativement accessibles. Dans les années 2010, les premières tensions apparaissent. Puis, à partir des années récentes, les hausses deviennent plus visibles pour la population. Là où un volume important de sable ou de gravier restait abordable il y a quelques années, les témoignages actuels évoquent des montants nettement plus élevés pour des quantités parfois plus faibles.
Pour comprendre cette hausse, il faut revenir à la nature même du marché comorien. Les Comores sont des îles. Cela change tout. Le carburant coûte cher, les machines doivent être importées, leur entretien est difficile, les pièces détachées ne sont pas toujours disponibles. Extraire la roche, la concasser, la transporter demande des moyens importants.
Mais le facteur le plus déterminant reste souvent le transport. Le sable ou le gravier ne se consomme pas là où il est produit. Il faut le charger, le déplacer, parfois sur des routes difficiles, et le livrer jusqu’au chantier. Ce trajet peut faire grimper le prix de manière significative. Dans certains cas, le transport pèse presque autant que le matériau lui-même.
À cela s’ajoute une autre réalité : le nombre limité d’acteurs dans le secteur. Pendant longtemps, des entreprises comme ont occupé une place importante dans la production et la distribution des granulats. L’arrivée plus récente d’un nouvel acteur, comme , a changé l’équilibre. Certains producteurs historiques dénoncent une concurrence difficile, tandis que de nombreux consommateurs espèrent une baisse des prix.
Ce débat révèle une tension profonde. D’un côté, les entreprises expliquent leurs coûts et la nécessité de rentabiliser leurs investissements. De l’autre, les citoyens rappellent une évidence : sans accès à des matériaux abordables, construire devient impossible.
Car contrairement à d’autres pays, les Comores ne disposent pas d’un système massif d’aide au logement. Il n’y a pas de subvention généralisée, pas de dispositif permettant de compenser la hausse des matériaux. Le citoyen doit donc assumer seul le coût de sa construction. Et ce coût, aujourd’hui, est devenu très lourd.
La conséquence est visible partout. Des maisons inachevées, des chantiers à l’arrêt, des projets repoussés. Construire ne dépend plus seulement de la volonté, mais de la capacité à suivre une inflation continue des matériaux.
Face à cette situation, la question du rôle de l’État se pose. Peut-il intervenir ? La réponse est oui, mais avec prudence. Il ne s’agit pas de fragiliser les entreprises locales, qui sont indispensables au fonctionnement du secteur. Il s’agit plutôt de structurer le marché.
L’État peut, par exemple, améliorer la transparence des prix, encourager une concurrence saine, investir dans des carrières publiques ou mixtes pour stabiliser l’offre, ou encore agir sur le coût du transport. Il peut aussi faciliter l’accès à certains intrants ou soutenir des solutions logistiques pour réduire les coûts.
Mais une autre piste, souvent oubliée, mérite d’être explorée. Celle des alternatives à la construction classique. Aujourd’hui, le modèle dominant repose presque exclusivement sur le béton et le ciment. Or, d’autres techniques existent. Les blocs de terre comprimée, l’utilisation de matériaux locaux ou les méthodes mixtes peuvent réduire les coûts tout en restant adaptés au contexte.
Ces solutions restent encore marginales, faute d’encadrement, de formation et de reconnaissance. Pourtant, elles pourraient représenter une partie de la réponse.
Au fond, la question dépasse celle des entreprises ou des prix. Elle touche à un enjeu plus large : la capacité pour un citoyen comorien de construire sa propre maison sans se ruiner.
Le sable, le gravier, les granulats ne sont pas de simples matériaux. Ils sont la base concrète d’un projet de vie. Et lorsque leur prix devient inaccessible, c’est tout un modèle social qui vacille.
Trouver un équilibre entre les producteurs, les contraintes économiques et les besoins des citoyens est aujourd’hui une nécessité. Car derrière chaque camion de sable, il y a bien plus qu’un coût. Il y a l’espoir d’un foyer.
ANTUF Chaharane


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