ÉDITORIAL : L’ambassade de France à Moroni a refusé de délivrer un visa à Ibrahim Ali Mzimba, ancien ministre des Affaires étrangères, député de l’opposition et président de la Commission des relations extérieures de l’Assemblée de l’Union. Une décision logique et salutaire, tant pour la cohérence du débat public que pour l’avenir des relations entre la France et les Comores.
Ibrahim Ali Mzimba ne pourra pas se rendre en France. Selon les informations confirmées par Comoresinfos, la représentation diplomatique française à Moroni a rejeté sa demande de visa.
Cette décision intervient après plusieurs déclarations particulièrement hostiles de l’ancien chef de la diplomatie comorienne à l’égard de la France. Ibrahim Ali Mzimba avait notamment déclaré que « la France doit plier bagage », avant d’affirmer que « les Comores doivent rompre leurs relations diplomatiques avec la France pour sauver des vies et supprimer le visa Balladur ». Ces propos ont été largement diffusés dans l’espace public comorien.
Le refus opposé au député peut donc être salué comme une décision courageuse de l’ambassade de France. Il rappelle une règle élémentaire : la diplomatie repose sur la responsabilité, la cohérence et le respect mutuel. On ne peut pas réclamer publiquement le départ d’un pays, appeler à rompre toute relation avec lui, puis considérer comme automatique le droit d’entrer sur son territoire.
Un responsable politique ne parle pas comme un simple militant
Ibrahim Ali Mzimba n’est pas un citoyen ordinaire s’exprimant dans une discussion privée. Il est ancien ministre des Affaires étrangères, chef de l’opposition parlementaire et président de la Commission des relations extérieures de l’Assemblée de l’Union. Cette commission traite également de la coopération, de la défense extérieure, de la sûreté de l’État et de la sécurité publique. Ses déclarations possèdent donc une portée institutionnelle et diplomatique particulière.
Lorsqu’un homme occupant de telles responsabilités déclare que la France doit « plier bagage », ses propos ne peuvent pas être réduits à une simple formule politique. Ils alimentent un climat d’affrontement, donnent l’impression que tout ce qui vient de France serait hostile aux Comores et contribuent à transformer un différend territorial complexe en opposition permanente entre deux peuples.
La liberté d’expression autorise naturellement Ibrahim Ali Mzimba à critiquer la politique française. Il a le droit de contester la présence française à Mayotte, de demander la suppression du visa Balladur et de défendre la souveraineté comorienne sur l’île. Mais la liberté d’expression ne dispense personne d’assumer les conséquences politiques et diplomatiques de ses paroles.
Le refus de visa ne doit donc pas être présenté comme une atteinte à son droit de parler. Ibrahim Mzimba reste libre de défendre ses positions aux Comores. De son côté, la France demeure libre d’examiner les demandes d’entrée sur son territoire et de décider à qui elle délivre un visa.
On ne peut pas demander la rupture et profiter de la relation
La contradiction est évidente. Que signifie concrètement une rupture diplomatique entre la France et les Comores ?
Elle ne se limiterait pas à la fermeture de quelques bureaux ou au rappel de deux ambassadeurs. Elle fragiliserait les démarches consulaires, la circulation des étudiants, les déplacements familiaux, les évacuations sanitaires, les programmes universitaires, la coopération culturelle, les projets économiques et les échanges entre les administrations.
La France estime à environ 400 000 le nombre de personnes composant la communauté comorienne présente sur son territoire, dont 120 000 à Mayotte et 40 000 à La Réunion. En parallèle, environ 1 800 Français étaient inscrits auprès des services consulaires aux Comores en 2025. Une quinzaine d’universités françaises, ainsi que plusieurs organismes scientifiques, participent également à des projets menés avec des établissements comoriens.
La relation franco-comorienne ne concerne donc pas seulement Azali Assoumani, Emmanuel Macron, les ambassades ou les ministres. Elle concerne des centaines de milliers de familles. Elle touche des parents séparés entre Moroni, Marseille, Paris, Mayotte et La Réunion. Elle concerne des étudiants, des malades, des chercheurs, des travailleurs, des entrepreneurs et des enfants possédant des attaches des deux côtés.
La France et les Comores ressemblent, d’une certaine manière, à un couple ayant fondé une grande famille. Il arrive que ce couple traverse des crises profondes, principalement sur la question de Mayotte. Mais lorsque les parents se disputent, ils doivent éviter de prendre les enfants en otage et de détruire tout ce qui les unit.
Défendre Mayotte sans fabriquer de haine
Pour une très grande majorité de Comoriens, Mayotte est comorienne. Cette conviction historique, politique et nationale ne doit pas être méprisée. Moroni revendique sa souveraineté sur l’île, tandis que Paris considère Mayotte comme un département français et les Nations unies confirme que Mayotte est comorienne. Ce désaccord constitue le principal point de tension entre les deux États.
Mais défendre l’intégrité territoriale des Comores ne signifie pas encourager la haine contre la France. La cause comorienne ne gagne rien lorsque certains responsables utilisent des slogans agressifs ou présentent la rupture comme une solution miracle.
Dire « la France doit plier bagage » peut provoquer des applaudissements dans une réunion politique ou dans les réseaux sociaux. Mais cette phrase ne supprime pas le visa Balladur, ne sauve aucun passager d’un kwassa-kwassa et ne rapproche pas Mayotte des trois autres îles.
La diplomatie ne se résume pas à parler plus fort que son adversaire. Elle consiste à défendre fermement les intérêts nationaux tout en maintenant les canaux permettant de négocier. En demandant la rupture diplomatique, Ibrahim Mzimba propose précisément de supprimer l’outil indispensable à toute négociation.
Comment obtenir de la France une réforme du visa Balladur après avoir fermé l’ambassade, interrompu le dialogue et rompu les relations officielles ? Avec qui les autorités comoriennes discuteraient-elles des circulations familiales, du sauvetage en mer, des reconduites, des visas médicaux ou des déplacements entre les îles ?
Le visa Balladur reste un drame humain
Sur le fond, Ibrahim Ali Mzimba soulève pourtant une question légitime. Le visa dit « Balladur », instauré le 18 janvier 1995, impose aux ressortissants comoriens une autorisation pour se rendre à Mayotte. Son introduction a accompagné le développement des traversées clandestines entre Anjouan et Mayotte à bord d’embarcations souvent surchargées et dangereuses.
Le nombre exact de morts et de disparus demeure difficile à établir. Mais personne ne peut nier les tragédies survenues dans ce bras de mer devenu l’un des plus meurtriers de la région. Des familles entières ont perdu un enfant, un parent, une sœur ou un frère sans même pouvoir récupérer le corps.
Un rapport du Sénat français reconnaissait déjà que les conditions d’obtention du visa étaient difficiles à réunir pour de nombreux Comoriens. Les sénateurs recommandaient de mettre fin au visa Balladur et de le remplacer par un dispositif plus réaliste, permettant une circulation régulière tout en maîtrisant les entrées. Le même rapport considérait que le système n’avait pas mis fin à l’immigration irrégulière et appelait à des accords bilatéraux entre Paris et Moroni.
C’est dans cette direction que doivent travailler les responsables comoriens : faciliter les visas familiaux et médicaux, développer des liaisons maritimes régulières, renforcer le sauvetage en mer, lutter contre les passeurs et instaurer un véritable mécanisme de circulation entre les îles.
Ces objectifs nécessitent davantage de dialogue, pas moins.
Une rupture ferait d’abord payer les Comoriens
En 2019, la France et les Comores ont signé un document-cadre de partenariat comprenant un plan de développement de 150 millions d’euros dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’emploi et de l’insertion professionnelle. En juillet 2025, trois autres accords représentant 14,2 millions d’euros ont été conclus en faveur de l’éducation, de la jeunesse et de l’emploi. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 42,9 millions d’euros en 2024.
Rappeler ces chiffres ne revient pas à dire que les Comores doivent se soumettre à la France. La coopération n’est pas un cadeau autorisant Paris à imposer toutes ses décisions à Moroni. Les autorités comoriennes ont le droit et le devoir de défendre la souveraineté nationale.
Mais un responsable sérieux doit mesurer les conséquences de ce qu’il propose. Une rupture diplomatique ne ferait pas disparaître la dépendance médicale, économique ou universitaire des Comores. Elle compliquerait surtout la vie des citoyens ordinaires, pendant que les responsables politiques disposeraient toujours de réseaux, de passeports diplomatiques et de solutions personnelles. Et il faut rappeler que plusieurs anciens ministres comoriens ont la nationalité française et leurs enfants également.
Les premières victimes seraient les familles modestes ayant besoin d’un visa, les patients attendant une évacuation, les étudiants souhaitant poursuivre leur formation et les Comoriens établis en France voulant accueillir leurs proches.
Dépassionner enfin la relation franco-comorienne
Il est temps de sortir la relation entre la France et les Comores de l’émotion permanente. Les deux pays ne peuvent pas continuer à alterner entre déclarations fraternelles, crises diplomatiques, menaces, suspensions de visas et reprises précipitées du dialogue.
Les Comores doivent parler à la France avec fermeté, mais sans haine. La France doit, elle aussi, traiter les Comores avec respect, écouter les souffrances provoquées par les restrictions de circulation vers l’île de Mayotte.
La décision de l’ambassade de France de refuser un visa à Ibrahim Ali Mzimba est, dans ce contexte, salutaire. Elle ne remet pas en cause l’opposition politique comorienne ni le droit de défendre Mayotte. Elle place simplement un responsable devant ses propres déclarations.
Celui qui demande à la France de « plier bagage » ne peut pas s’indigner lorsque la porte française ne s’ouvre pas devant lui. Celui qui réclame la rupture des relations diplomatiques doit commencer par expliquer pourquoi il souhaite encore bénéficier personnellement des facilités offertes par cette relation.
Les Comores ont besoin d’une diplomatie mature, cohérente et responsable. La souveraineté nationale se défend par les négociations, le développement économique, la solidité des institutions et la capacité à protéger la population. Elle ne se construit ni dans la haine ni dans les slogans.
Le visa Balladur doit être profondément réformé, voire supprimé. Les morts en mer doivent cesser. Mais cela ne se fera pas en demandant à la France de partir tout en courant vers son ambassade pour obtenir un visa.
Missubah Saïd


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