La qualification de la Tanzanie pour les huitièmes de finale de la Coupe d’Afrique des nations ne raconte pas seulement une réussite sportive. Elle met en lumière un choix stratégique assumé, presque à contre-courant du football africain contemporain. Sur la liste officielle engagée dans la compétition, environ 71 % des joueurs tanzaniens évoluent dans le championnat national. Ce chiffre, vérifiable et solide, dit beaucoup plus qu’un simple pourcentage : il raconte une vision.
Dans un contexte où la majorité des sélections africaines se construisent essentiellement à l’étranger, la Tanzanie fait figure de rareté. Le modèle dominant repose aujourd’hui sur des joueurs expatriés, formés ou révélés en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie. Ce choix a ses avantages, notamment en termes d’exposition au haut niveau et d’intensité de jeu, mais il installe aussi une dépendance structurelle. La Tanzanie, elle, a fait un autre pari : celui de bâtir son équipe nationale à partir de son propre championnat, en s’appuyant largement sur des clubs comme Simba SC, Young Africans ou Azam FC.
Avec plus de sept joueurs sur dix issus du championnat local, la Tanzanie appartient à un cercle très restreint. Peu d’équipes nationales africaines peuvent aujourd’hui en dire autant. Certaines, comme l’Égypte ou l’Afrique du Sud, conservent encore une ossature domestique forte, mais elles sont devenues minoritaires. À l’inverse, de nombreuses sélections majeures du continent alignent des effectifs presque entièrement composés de joueurs évoluant hors de leurs frontières. Dans ce paysage, le cas tanzanien n’est pas unique, mais il reste clairement exceptionnel par sa cohérence et par les résultats qu’il commence à produire.
Ce choix du local n’est pas anodin. Il crée une identité de jeu plus lisible, car les joueurs se connaissent, se croisent toute l’année et partagent des automatismes construits en club. Il renforce aussi le lien avec le public, qui reconnaît sur le terrain des joueurs qu’il voit chaque semaine dans les stades nationaux. Surtout, il installe un cercle vertueux : un championnat valorisé par la sélection gagne en crédibilité, attire davantage d’investissement, retient plus longtemps les jeunes talents et les prépare mieux lorsqu’ils partent, plus tard, tenter l’aventure à l’étranger. L’exportation devient alors une conséquence du développement local, et non sa condition préalable.
Le message envoyé par la Tanzanie résonne fortement en Afrique de l’Est. Des pays comme le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda ou l’Éthiopie disposent eux aussi de championnats vivants, suivis, populaires, mais encore trop rarement placés au cœur des projets sportifs nationaux. La Tanzanie montre que le développement du football ne commence pas à l’aéroport, mais dans les compétitions locales, la formation, la régularité et la confiance accordée aux acteurs du pays.
Cette réflexion dépasse même l’Afrique de l’Est et interpelle directement les Comores. Les succès récents de la sélection comorienne ont largement reposé sur la diaspora, un choix efficace qui a permis une progression rapide et historique. Mais l’exemple tanzanien pose une question de fond : que se passerait-il si, demain, le championnat comorien devenait lui aussi un pilier réel du projet national, et non un simple arrière-plan ? Investir dans les clubs locaux, structurer les compétitions, professionnaliser l’environnement n’est pas un luxe. C’est une garantie pour l’avenir, une manière de construire une sélection plus autonome, plus durable, plus enracinée.
La Tanzanie ne démontre pas que le football local est supérieur au football d’exportation. Elle démontre quelque chose de plus subtil et peut-être de plus important : un football sans racines peut briller par moments, mais un football enraciné a plus de chances de durer. Avec 71 % de joueurs issus de son propre championnat, elle rappelle qu’au-delà des talents individuels, c’est la cohérence d’un projet et la confiance accordée à ses structures nationales qui finissent, tôt ou tard, par porter leurs fruits.
ANTUF Chaharane


Réagissez à cet article