Depuis plus d’un an, une affaire secoue en profondeur le secteur économique comorien et met en lumière une crise bien plus grave qu’un simple litige commercial : celle de la confiance entre l’État et ses propres citoyens.
Des commerçants comoriens affirment avoir versé d’importantes sommes d’argent à la société publique chargée de l’importation du riz, l’ONICOR, dans le cadre d’opérations d’approvisionnement. En retour, ils n’ont jamais reçu la marchandise promise. Ni le riz, ni leur argent.
Une promesse non tenue depuis plus d’un an
Les faits remontent à 2024. Plusieurs opérateurs économiques participent à une opération de préfinancement de cargaisons de riz. Les montants engagés sont considérables. Mais rapidement, les premières anomalies apparaissent.
Une cargaison en provenance de Tanzanie est jugée impropre à la consommation. D’autres livraisons sont bloquées, notamment des conteneurs arrivés d’Inde restés immobilisés au port de Moroni. Pendant ce temps, les commerçants attendent, s’endettent, et voient leur situation financière se dégrader.
En 2025 puis début 2026, la colère éclate au grand jour. Certains parlent de faillite, d’autres de dettes bancaires insoutenables. Tous dénoncent la même chose : une promesse non tenue par une institution publique.
Au cœur de cette affaire, un nom revient régulièrement : celui de Hamada Msa Abi (souvent mentionné dans certaines sources sous des variantes proches).
Selon ses propres déclarations rapportées dans les cercles locaux, il aurait été lui-même trompé par un intermédiaire à qui il aurait confié l’achat du riz. Une version qui interroge.Car l’individu en question serait toujours présent aux Comores, libre, et aucune procédure judiciaire claire n’a été engagée à son encontre. Cette situation alimente fortement les soupçons.
De nombreux observateurs estiment aujourd’hui que cette explication est insuffisante, voire incohérente. Pour eux, deux hypothèses dominent : soit une négligence grave, soit une complicité.
En mars 2026, une nouvelle cargaison de riz arrive au port de Moroni. Des milliers de tonnes sont débarquées. Pour les commerçants lésés, c’est un moment d’espoir.
Mais cet espoir est rapidement brisé.
Selon plusieurs témoignages et observations locales, ces commerçants n’ont toujours rien reçu. Pire encore, certains affirment avoir vu le riz quitter le port sous escorte, sans que leur situation ne soit réglée.
Réduire cette affaire à un simple problème logistique ou commercial serait une erreur.Ce qui est en jeu ici, c’est la crédibilité même de l’État. L’ONICOR n’est pas une entreprise privée. C’est un organisme public, historiquement chargé d’un produit de première nécessité dans un pays où le riz est au cœur de l’alimentation. Lorsque cette structure encaisse de l’argent, ne livre pas, ne rembourse pas, et continue ses opérations comme si de rien n’était, c’est toute la notion de responsabilité publique qui est remise en cause.
Depuis plusieurs années, les réformes visant à libéraliser le marché du riz ont justement été motivées par des dysfonctionnements répétés : pénuries, mauvaise gestion, opacité.Cette affaire semble en être l’illustration la plus brutale.
Au fond, la question dépasse largement les commerçants concernés.Quel message est envoyé à un citoyen ou à un entrepreneur lorsque l’État ou une institution qui le représente peut recevoir de l’argent, ne pas honorer ses engagements, et ne subir aucune conséquence visible ?
La confiance est la base de toute économie. Sans elle, plus aucun acteur ne prend de risque. Plus personne n’investit. Tout se bloque.Mais au-delà de l’économie, c’est la notion même d’État de droit qui est interrogée.Un État de droit repose sur des règles claires, applicables à tous. Il suppose que chaque faute entraîne une responsabilité, chaque litige une procédure, chaque abus une sanction.Ici, ce que perçoivent de nombreux Comoriens, c’est l’inverse :une situation où les règles semblent suspendues, où les responsabilités sont diluées, et où l’impunité prend le dessus.Ce qui rend cette affaire particulièrement grave, ce n’est pas seulement la perte financière.C’est l’impression, largement partagée, que l’on peut aujourd’hui, au vu et au su de tous, engager des fonds publics ou privés, ne pas respecter ses engagements, et continuer sans rendre de comptes.
Pour beaucoup, une ligne rouge est franchie.C ar lorsqu’un État donne le sentiment de ne plus protéger les règles, mais de les contourner ou de les ignorer, il ne fragilise pas seulement son économie.Il fragilise son propre fondement.
ANTUF Chaharane


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