Une photo, une poignée de main et une polémique. Cheikh MC, l’une des figures historiques du rap comorien, se retrouve au centre d’un débat après avoir été vu aux côtés du fils du président Azali Assoumani.
Une proximité qui, pour certains de ses détracteurs, entre en contradiction avec l’image d’artiste engagé que le rappeur construit depuis près de trois décennies.
C’est dans cette polémique qu’est intervenu Saïd Mohamed Aboubacar, huissier de justice et commentateur régulier de la société comorienne. Pour lui, le débat est en train de prendre une mauvaise direction et surtout de détourner l’attention de questions beaucoup plus importantes.
Cheikh MC, pas n’importe quel artiste
Pour comprendre pourquoi cette image provoque autant de réactions, il faut revenir sur le parcours de Cheikh MC.
Abderémane Cheikh, de son vrai nom, fait partie des pionniers du hip-hop aux Comores. Dès les années 1990, il utilise le rap pour parler de politique, des difficultés de la jeunesse et des problèmes sociaux du pays.
Son engagement ne date donc pas d’hier.
Dans Mwambiyé, devenu l’un de ses morceaux emblématiques, Cheikh MC s’adressait déjà directement à Azali Assoumani et critiquait sa politique. Au fil de sa carrière, l’artiste s’est construit une image de rappeur conscient, n’hésitant pas à aborder les sujets politiques et sociaux.
C’est précisément ce passé qui donne à la polémique actuelle une dimension particulière.
Une vieille polémique comorienne qui change de cible
Aux Comores, les photographies montrant des personnalités réputées proches de l’opposition en compagnie de responsables du pouvoir provoquent régulièrement des réactions.
Le phénomène touche particulièrement des opposants ou des personnalités de la diaspora installées en France : une photographie, une rencontre ou une poignée de main avec une personnalité du régime peut rapidement être interprétée comme un rapprochement politique, voire comme le reniement d’une position antérieure.
Cette fois, la polémique touche une autre catégorie de personnalité : un artiste vivant et travaillant aux Comores, dont l’engagement politique et social fait partie intégrante de l’œuvre.
La question devient alors : serrer la main du fils du président ou participer à un événement où il est présent suffit-il à remettre en cause plusieurs décennies d’engagement ?
Pour Saïd Mohamed Aboubacar, c’est d’abord un « faux débat »
C’est précisément sur ce point que l’huissier de justice intervient.
Saïd Mohamed Aboubacar considère que la discussion a quitté son véritable terrain pour devenir ce qu’il qualifie de « débat de coq » et de « faux débat ».
En clair, à ses yeux, on cherche à déterminer qui serait politiquement fréquentable ou infréquentable à partir d’une présence à un concert ou d’une rencontre, alors que cela ne permet pas nécessairement de connaître les convictions réelles d’une personne.
Sa deuxième idée est tout aussi claire : il faut distinguer l’artiste de l’engagement partisan.
Cheikh MC est un artiste et un concert reste d’abord un événement musical. Pour Saïd Mohamed Aboubacar, la critique deviendrait pertinente s’il était démontré qu’un artiste a effectivement modifié ses convictions ou son discours pour des intérêts politiques.
Autrement dit, la proximité physique avec quelqu’un du pouvoir ne constitue pas automatiquement la preuve d’un rapprochement politique.
« Personne n’a le culot de dénoncer l’essentiel »
Mais le passage le plus sévère de son intervention dépasse largement Cheikh MC.
Saïd Mohamed Aboubacar regrette que la société comorienne puisse consacrer autant d’énergie à ce type de polémique alors que, selon lui, très peu de personnes osent véritablement s’attaquer aux problèmes essentiels du pays.
Il aurait ainsi préféré que le débat porte sur le manque d’investissements consacrés aux chercheurs, aux docteurs et à la production intellectuelle.
Et sa critique ne vise pas uniquement les autorités.
Il estime qu’une partie de l’intelligentsia comorienne tombe elle-même dans ce qu’il décrit comme le « m’as-tu-vu » : on célèbre les diplômes, les parcours et les retours au pays, parfois avec les fameux accueils et les tam-tams à l’aéroport, mais la question de ce que ces compétences produisent ensuite concrètement pour le pays est beaucoup moins posée.
C’est une troisième dimension importante de son intervention : pour Saïd Mohamed Aboubacar, le problème n’est pas seulement que nous choisissons les mauvais débats, mais également que nous pouvons nous satisfaire des symboles au détriment du fond.
Une question qui dépasse finalement Cheikh MC
La polémique pose donc une question plus large sur la société politique comorienne :
Peut-on rencontrer, saluer ou être photographié avec quelqu’un du pouvoir sans devenir son soutien ?
La question est particulièrement sensible dans un petit pays où relations familiales, professionnelles, artistiques et politiques s’entrecroisent constamment.
Cheikh MC peut évidemment être interrogé sur ses choix. Son parcours d’artiste engagé rend même cette exigence de cohérence compréhensible.
Mais entre demander des explications à un artiste et considérer qu’une poignée de main efface automatiquement plusieurs décennies de prises de position, il existe une différence.
C’est cette frontière que Saïd Mohamed Aboubacar tente de tracer dans son intervention : on peut demander de la cohérence à ceux qui prennent publiquement position, sans transformer chaque rencontre avec le pouvoir en déclaration d’allégeance.
Et derrière sa défense de Cheikh MC se trouve finalement une critique beaucoup plus générale : pendant que l’espace public s’enflamme autour des personnes, les débats sur la recherche, les compétences, les investissements et les problèmes structurels du pays risquent, eux, de rester au second plan.
ANTUF chaharane


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